Le programme  2007-2008
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  Théâtre en liberté 2005-2007
Parmi les chroniques reçues
     

 

 

 

Le 31 janvier 2006
En ce moment ça ne va pas fort. Je crois que le pétard me joue des tours. Tout a commencé fin novembre. J’étais dans ma piaule, vers 18 h. Soudain, de drôles de bruits résonnent dans ma tête. Un type de sons métalliques qui claquent sur le bitume. À moitié dans le gaz, à cause du joint, je me mets à la fenêtre. Rien.
Le lendemain again. Les bruits reviennent, juste après mon joint. Ils me prennent bien le crâne. M’attirent à la fenêtre. Et disparaissent. Je me dis « c’est rien man, ça va passer. C’est un mauvais décollage. »
Deux jours plus tard, je sors, bien allumé. Et qu’est-ce que je vois devant moi ? Deux chevaux, place Jean Jaurès. Là, je me dis « ça ne va pas bien du tout man. Il va falloir freiner dur sur le hasch. »
Soudain, les canassons viennent sur moi. Le flip. Ils sont énormes. Au moins deux mètres cinquante de haut, avec des muscles à la Mike Tyson. Arrivé à ma hauteur, le plus black des deux me montre des mastards de crocs. Du genre Pitt-Bull puissance 4. J’en mène pas large.
Sur son torse qu’est-ce que je vois ? Un écusson Police. Non, je ne le crois pas. Je vais être contrôlé par un bourrin. Je serre les fesses, ravale ma salive. Mais ils me dépassent et rien ne se passe. Au bout d’un moment, je me retourne. Plus rien, ils ont disparu. Je me dis « t’as rêvé man. »
Sauf que deux mètres plus loin une odeur m’arrive en pleine face. Et qu’est-ce que je vois ? Un méga tas de merde juste devant mes pieds. J’ai failli marcher dedans. Là, je me dis : « pas de doute, après les bagnoles, les mobylettes et les VTT, les keufs ont sorti la cavalerie pour nous courser. ça va être dur ! » Tout ça, ça me stresse. Tiens, je vais m’en rouler un petit pour oublier.

3 février 2006
Tiens revoilà le peintre qui arrive à l’aurore, comme à son habitude. Souvent il s’installe, sans crier gare, sur les toits, juste derrière chez moi, rue des Ursulines. Sans bruit, il sort ses palettes et commence sa toile. J’adore suivre son travail. Certes, son sujet reste toujours le même : la Basilique de Saint-Denis. Mais pas une de ses œuvres ne se ressemble. C’est un génie. Aujourd’hui, son trait s’annonce précis et ses teintes bien définies. Il peint un fond uniforme au ton flamboyant, et pose sur l’horizon une énorme boule de feu. C’est beau !
Mais qu’est-ce qu’il lui prend. Il change tout. Son orange vif vire au jaune. Il ajoute du violet. Même du vert. Voilà qu’il éclaircit la grosse boule et la remonte sur la pointe du clocher. Surprenant ce revirement. Mais comme toujours le résultat est épatant. Vite j’en profite car son décor éphémère va bientôt disparaître. Quel talent!

Promenade du Vendredi 13 janvier 2006
10h08, 30 bvd Carnot

Devant le square aux Tilleuls, arbres sans feuilles, branches ramifiées, bouquet de système nerveux, enracinés à l’envers, ciel plombé, jeux d’enfants, arceaux tubes métalliques revêtus de couleurs primaires, gazon vert, toutes couleurs ternies par luminosité humide du jour bâtard, au 30 du boulevard, une vieille maison, cossue, disait-on, la façade de pierres irrégulières, non calibrées, non équarries, jointurées de ciment pâle – je n’avais donc jamais remarqué cette baraque… Comme la ville est sournoise, qui me l’avait dérobée des yeux ? – les fenêtres, verticales hautes, étroites, encadrées de briques rouges et sages et surmontées de frises bleu roi ornées de feuillages d’or, coquetterie austère de cette muraille de palais – j’imagine l’infante tuberculeuse, la fille du notaire ou de l’empereur maçon, dauphine pâlie de clan, aristocratie de parvenus à la sueur du front et aux poignées de mains crispées entre notables, tribalité démocratique au travail, la petite fille cassante comme du verre amusée par les jouets de bois vernis qui basculent devant la cheminée gothique, symétrie verticale des fenêtres qui encadrent un balcon, plein centre du bâtiment, protégé par sa barrière de fer forgé, treille obscure, garde folie…

11h00, rue Jean Jaurès
J’ai glandé sur le chemin, pas à dire. Étendue quadrillée du marché. Vraiment, ça repart, nous voilà revenus aux temps anciens. Toiles des tentes et ampoules qui brillent sans lumière dans le jour gris. Les étalages mal achalandés mais quand même, ça circule à nouveau, après les mois de trouble. Ça va donc recommencer… Une musique frileuse, mouvement de hanche de la voix d’une chanteuse maghrébine, les gens se croisent à nouveau sans se tenir prêts à s’éparpiller en courant dès que l’un d’entre eux s’est effondré, butté par un tireur. Ils ont de l’électricité, là, si je dois recharger mon portable, c’est là qu’il faudra que je revienne… Entrée de la rue Jean Jaurès, toute en longueur, la courbe vertigineuse, dans le sens de l’horizon, du bâtiment de l’hôtel Campanile, et les façades aux angles tarabiscotés et aux balcons de ciment gris superposés, l’angle dans le vide, en appui sur d’autres volumes contrariés. Entre les poteaux verts qui soutiennent la galerie, les gens marchent ratatinés par le froid, se dandinant sous le poids des sacs Carrefour. Tout ça, c’était de la cible, il y a peu…

dimanche 22 janvier, 10h33 le matin.
Au téléphone :
- Nous avons trouvé votre sac, madame. Comme il y a votre carte d’identité avec votre adresse, nous nous sommes permis de vous téléphoner.
- Il n’y avait pas grand chose, je ne sais pas si nous avons tout retrouvé, mais enfin : un trousseau de trois clés, c’est bien ça ? Le Journal de bord des Copiaus ? Un petit carnet vert avec des adresses, c’est embêtant de perdre ce genre de choses. Un béret avec des fleurs brodées en laine, et une carte vitale ? Vous n’aviez pas votre carte bleue ? Tant mieux, c’est encore une chance.
- Oui, nous avons trouvé tout cela. Vous savez, sur la dalle, en bas de chez nous, ça arrive deux ou trois fois par semaine. Nous trouvons un sac, nous rassemblons les objets éparpillés, et nous appelons la personne, directement ; parce que la police, ils sont débordés, ils ne rappellent pas les gens.
C’est une dalle, vous comprenez, avec quatre issues. Alors ils sont tranquilles pour faire le tri, les voitures ne passent pas, la police ne passe pas. Ils ne prennent que l’argent, voyez-vous, le reste ne les intéresse pas, ils le jettent. Alors, le matin, nous regardons, ma femme et moi, et nous appelons la personne. Les gens sont contents de retrouver leurs papiers, leurs affaires.
Il y a des vols, bien sûr, mais Saint-Denis c’est bien. Ça ne vous ennuie pas de revenir jusqu’ici, pour récupérer votre sac ? Je vous propose vers six heures, ce soir, au cinéma l’écran, c’est tout près de chez nous et juste à côté du métro ; et vous serez à l’abri du froid. Ma femme aura votre béret à la main, comme signe de reconnaissance, je mettrai votre sac dans un plastique, qu’on ne le voie pas trop. Ils ont de très bons programmes, à l’écran. Il y a un bon théâtre, aussi. C’est là que vous étiez allée, n’est-ce pas?

11h46, quelque part dans la ville...
Je n’en peux plus, depuis combien de temps je tourne là-dedans, traversé par les regards de ceux qui me surveillent ? C’est comme si je ne pouvais plus partir, scotché que je suis à leurs yeux qui me percent et m’engluent. Qui je suis ? La ville a éclaté dans ma tête. Je sentais que c’était en train de venir. J’avais bien essayé de retenir tout ça. Je ne me regarde plus dans les glaces. J’évite les vitrines. Je sens une ombre passer et esquiver mon regard. La surface d’un miroir éclatée par le néon des toilettes d’un bar me met une gifle. Je tourne la tête face à ma face. Avec l’appareil photo de mon portable j’ai shooté les lieux. J’en ai bien fait le tour. La mairie de la ville. C’est ça que je veux avoir dans la mémoire de mon téléphone. Cette grande bâtisse pleine de dossiers et d’ordinateurs pleine de courriers, de dossiers, de blabla mort, des coups de langues de bois sur la peau de la crevure, tu crois que c’est quoi la politique, dis-moi ? Ce bâtiment où bat le cœur de la ville, pulsant du jus de citoyenneté vers la cervelle de l’Etat, et recevant le sang pourri de la cité pour le filtrer, l’aérer, le purifier, tu vois, ce cœur de béton, de vitres, de couloirs tapissés de lino, tu vois, cet immeuble gris de l’homme administré, hé bien c’est moi, c’est mon visage, c’est mon âme. Je ne sais pas ce que je suis, je sais où est ma place.

Il est 18h30. Je rentre de Carrefour les bras chargés de courses. Sur le chemin, un homme et une femme sont en train de se disputer à propos d’une autre personne, semble-t-il. Ils finissent par crier et s’énervent mais au bout d’un moment, je n’ai pas compris pourquoi, l’homme s’agenouille auprès de la femme et lance un : « Je t’aime. Veux-tu m’épouser ? » La femme répond : « Tu te fous de moi ? » mais éclate en sanglots et se jette à ses pieds en disant « oui ». En rentrant à la maison, je me dis : « c’est mignon !

Mercredi 9 novembre 2005 / 15h30 environ / Rue de Saint Gobin / quartier de la plaine Saint Denis
Envie de regarder, de tout voir pour tout raconter, de prendre des photos pour être sûr de ne pas avoir rêver, de courir, de vomir, de pleurer, de hurler, de taper des poings sur l'asphalte, de monter en haut de la grue pour mieux voir et puis sauter, de gratter jusqu'au sang le bas de mes jambes, de prendre ma tête dans mes mains, de donner mes chaussures, mes chaussettes, ma chemise, mon pantalon, mon slip et mon blouson, envie de chanter à tête tue nu dans les champs, envie aussi de regarder ailleurs, de ne pas me souvenir, de tout oublier. J'ai vu des fantômes à deux pas de la rue des fillettes, à deux pas de Paris la grande, à trois mais pas plus d'un stade que l'on dit de France.

Rue de Marseille15 H
Préparation pour le repas du soir, pendant le match
Découpe du poulet en morceaux puis marinade 40 minutes
Allers-retours à la fenêtre : dehors enfants qui jouent
Olives, citron, sel poivre et deux verres d'eau et cocotte minute
Cuisson 20 minutes et retour à la fenêtre : rue déserte
Remaquillage des yeux
Ajout d'écorces de citrons confits olives
Retour fenêtre : dehors toujours rien, un homme prend en photo un réverbère
16H cuisson terminée, je m'ennuie

Mercredi 9 novembre 2005 / 14h30 environ Dans le bus 153 arrêt Montjoie
Madame – Elle ne bouge pas – Madame s'il vous plaît – Elle ne dit rien – Madame s'il vous plaît vous montez ou vous ne montez pas – Elle ne bouge pas ne dit rien elle sourit – Madame – Elle pose ses sacs, trois gros sacs sur le marchepied du bus, elle tourne la tête vers le coin de la rue et tire sur son clope – Madame s'il vous plaît, je dois y aller, vous montez ou vous ne montez pas – J'attends mon mari – J'attends mon mari il est parti faire deux ou trois courses – Elle ne dit plus rien, ne bouge plus, tire une dernière fois sur son clope, elle attend – Madame ça va pas être possible – il le chauffeur a le sourire - ils les passagers ont le sourire - Elle la femme aux trois gros sac a le sourire – mais le bus n'attend pas – elle comprend reprend ses sacs dit qu'elle prendra le prochain elle sourit que de toute façon il le mari fallait qu'il passe aussi à la pharmacie que c'est pas grave elle sourit – je tu il elle nous vous elles ils sourient et le bus est déjà parti.

32/11/2005
25h ??

Ca continue, hein, les jours non-à-venir… Quand est-ce qu'on en sortira de cet interminable mois de novembre ? Quand on sera mort, je te dis… Tu croyais quoi, toi ? Que tu allais t'en tirer comme ça ? D'abord, le Docteur Oblivion l'a dit : « La télévision EST la réalité », et sans ironie, au contraire, comme dans une sorte de soupir de libération… Et tu croyais qu'il disait quoi Pasolini ? « La réalité n'est en dernière analyse que du cinéma en nature »… Alors tu crois quoi, quand tu regardes par la fenêtre du bus qui remplace la ligne du Stade au Centre Ville ? Où est le film, hein, s'il te plaît, dis-moi où est le film ?

22h, en face de l'Ecran.
Je sortais du cinéma. J'ai, en face, pris sous les immeubles, derrière les colonnes, pour m'abriter de la pluie. Comment ne pas aller à pied, ne pas me mouiller ? Je me suis arrêté. Je me suis baissé : mon lacet droit était défait. Déjà mouillé. Trempé. J'ai vu, devant moi, dans l'angle, juste à l'angle, une fissure. Elle remontait du sol, le long du mur. Je me suis relevé. Debout, la fissure s'arrêtait à hauteur exacte de mes yeux. Fixer la fissure juste là où elle s'affine, devient une pointe, tendue dans une direction verticale légèrement oblique. Rester, fixer cette fissure, le temps qu'il faut, pour la voir avancer, progresser, monter. Pas eu ce courage. Je me suis mouillé jusqu'à l'arrêt du tramway.

17h, boulevard Carnot.
Une grande femme, mince, à l'allure fière, avance tenant en laisse un fox terrier, grand, mince et fier, lui aussi. Elle porte un manteau rouge en laine. Lui aussi. Elle est coiffée très court, presque rasée. Lui aussi. Elle progresse à petits pas vifs et bondissants. Lui aussi. Un homme vient vers eux. S'adresse à la maîtresse, à son chien. La femme lui répond en agitant tout son corps. Lui aussi. L'homme s'éloigne. Arrivée à ma hauteur, la dame me fixe et me sourit. Lui aussi. Ils me dépassent. Je me retourne. Reins cambrés, la grande femme marche à un rythme chaloupé. Elle balance ses hanches à droite à gauche. Lui aussi. Amusée, je regarde s’éloigner ce duo parfaitement synchronisé. Soudain, l’un et l’autre s’arrêtent, en même temps. Le fox terrier lève la patte...

   
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